Interview

Pascal Chabot

Les défis du système de santé ne se limitent pas aux pénuries de personnel ou aux listes d'attente. Selon le philosophe Pascal Chabot, la crise des soins de santé nous renvoie une image déformée de nous-mêmes.

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La crise des soins de santé nous confronte à une question fondamentale : quel type de société voulons-nous construire ?

Le système de santé est sous pression. La charge de travail augmente, la demande de soins croît et de plus en plus de personnes constatent que le système atteint ses limites. Mais selon Chabot, un défi plus profond se cache derrière ces problèmes visibles. Non seulement les soins de santé, mais aussi notre façon de vivre ensemble nécessitent un renouveau.

« La bienveillance est une boussole. Elle révèle les déséquilibres de notre société et nous aide à réfléchir à la manière dont nous voulons avancer ensemble.»

La bienveillance commence par le lien social

Pour Chabot, la bienveillance est bien plus qu’offrir de l’aide ou fournir un service. Elle naît de la relation entre les personnes. Dans ce contexte, l’autre est au centre, non pas en tant que patient, client ou usager, mais en tant qu’être humain. « La bienveillance est une relation. Ce qui compte, c’est un intérêt sincère pour l’autre.»

Dans une société où les contacts sont de plus en plus fonctionnels, cela n’est pas une évidence. Nous nous rencontrons souvent en fonction d’un rôle ou d’une mission. Les soins nous invitent à dépasser les rôles traditionnels et à créer un véritable lien.

Chaque relation de soin est unique. Elle requiert attention, respect mutuel et engagement. Cependant, Chabot met en garde contre le risque de se sacrifier. « Ceux qui ne font que donner risquent de s'oublier. Des soins de qualité nécessitent également des limites. » Selon lui, prendre soin des autres et prendre soin de soi ne sont pas incompatibles. Bien au contraire. Seuls ceux qui veillent à leurs propres capacités peuvent assurer un soutien durable aux autres.

Les soins révèlent les déséquilibres de la société

Les soins ont considérablement évolué au cours des siècles passés. On accorde une plus grande importance à la dignité, à l'autonomie et aux besoins individuels. De plus, les soins ne se limitent plus aux hôpitaux ou aux établissements d'hébergement, mais s'étendent à la maison, à l'école, au travail et au voisinage. Pourtant, nombreuses sont les personnes qui ressentent aujourd'hui une pression croissante.

D'après Chabot, cela démontre que le plus grand défi n'est pas seulement d'ordre technique ou organisationnel. « Nous réalisons des progrès technologiques impressionnants, mais nous peinons encore à améliorer la qualité de nos relations humaines. » Il parle donc de « progrès subtil », c'est-à-dire un progrès qui ne se manifeste pas par des chiffres ou des technologies, mais qui réside dans la manière dont les gens se connectent à eux-mêmes, aux autres et à la société. C'est peut-être là que réside l'un des défis sociétaux les plus importants : investir non seulement dans de meilleurs soins, mais aussi dans des relations plus fortes et un lien social plus fort.

Malgré tous ces progrès, de nombreux soignants et patients subissent une pression croissante. Selon Chabot, cela indique que le plus grand défi n'est pas d'ordre technique. « Nous réalisons des progrès technologiques impressionnants, mais nous peinons encore à améliorer la qualité de nos relations humaines. » Il qualifie cela de « progrès subtil », c'est-à-dire un progrès qui ne se manifeste pas par des chiffres ou de nouvelles technologies, mais qui réside dans la manière dont les gens se connectent à eux-mêmes, aux autres et à leur environnement.

Selon Chabot, il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine. La question n’est donc pas seulement de savoir comment organiser les soins plus efficacement, mais surtout comment construire une société où le lien social retrouve une place plus importante.

La technologie transforme aussi les soins

Nos modes de vie évoluent rapidement. Le numérique offre de nombreuses possibilités, mais il influence également notre façon de porter notre attention, de nous reposer et d'interagir. Selon Chabot, cela se reflète dans la hausse des chiffres concernant le stress, l'épuisement professionnel et la solitude. « Les réponses classiques aux problèmes de santé mentale ne suffisent plus. Nous devons oser chercher de nouvelles façons d'accompagner les personnes. »

Avec le terme de « digitose », il décrit comment les stimuli numériques constants fragmentent notre attention. De ce fait, nous perdons parfois l'espace nécessaire pour assimiler les expériences, décompresser ou être pleinement présents les uns aux autres. « Nous sommes constamment connectés au monde extérieur, mais nous perdons parfois le contact avec nous-mêmes. »

Selon lui, le défi n'est pas de rejeter la technologie, mais de continuer consciemment à ménager des espaces de silence, de rencontres et de réflexion.

Les soins donnent du sens

Selon Chabot, la crise des soins est aussi, en fin de compte, une question de sens. Les gens trouvent du sens non seulement dans leurs activités, mais surtout dans les relations qu'ils tissent. Le soin ne prend tout son sens que lorsqu'il découle de l'attention, de la présence et de la réciprocité. « Lorsque le soin n'est ni une obligation ni une performance, mais qu'il émane de l'attention et de la présence, il acquiert un sens. Tant pour ceux qui reçoivent des soins que pour ceux qui les prodiguent.»

Cela implique une conception différente du progrès. La croissance économique ou technologique n'est pas le seul facteur déterminant le progrès d'une société. La qualité des relations humaines mérite également d'être prise en compte.

Cela ne signifie pas pour autant que le soin doive être sans limites. Au contraire. Un soin durable requiert un équilibre entre implication et bienveillance envers soi-même. Ceux qui repoussent constamment leurs propres limites ne pourront pas assurer un soin durable. Selon Chabot, nous devons donc apprendre à envisager le soin différemment. Non pas comme un choix entre soi et l'autre, mais comme une manière de construire ensemble des relations où l'attention, le respect mutuel et la connexion sont essentiels.

Le soin comme boussole pour l'avenir

Pour Chabot, le soin est bien plus qu'une simple réponse à la maladie ou à la vulnérabilité. Il révèle les valeurs qu'une société juge importantes. « Nous devons prendre soin du soin. » Selon lui, cela signifie que nous ne devons pas réduire le soin à une simple dépense ou à un service technique. Le soin requiert aussi du temps, de la confiance, du lien social et de l'attention.

« Le progrès ne se résume pas à ce que nous sommes capables de faire, mais aussi à la manière dont nous voulons vivre ensemble. » C'est peut-être là la leçon la plus importante de son histoire. L'avenir du soin ne dépend pas uniquement des politiques, des technologies ou de l'organisation. Il dépend aussi des choix que nous faisons en tant que société : quelle place accordons-nous aux rencontres, aux liens et à l'entraide ?

Car, en fin de compte, la manière dont nous organisons le soin en dit long sur la société que nous aspirons à être.