Carolin Fischer
On a souvent l'impression que les soins vont de soi. On ne s'en aperçoit que lorsqu'ils font défaut. Pourtant, les soins constituent le fondement même de notre société, affirme l'anthropologue sociale Carolin Fischer. Non seulement dans les hôpitaux ou les établissements d'hébergement pour personnes âgées, mais aussi à la maison, à l'école, au travail et dans le quartier.
Une société bienveillante valorise les soins et les rend possibles.
Carolin Fischer
Selon elle, le principal défi aujourd'hui n'est pas seulement d'organiser davantage de services de soins, mais surtout de replacer le soin au cœur de nos valeurs sociétales. Car une société qui prend le soin au sérieux devient aussi plus juste. « Une société bienveillante valorise le soin et le rend possible. »
Carolin Fischer étudie depuis des années le lien entre soin, justice et changement social. Ses travaux partent d'un postulat simple : nul ne peut être totalement indépendant toute sa vie. Nous naissons tous dépendants et aurons besoin de soins à différents moments de notre existence.
Selon elle, cette prise de conscience transforme notre vision de la société.
Les soins sont le fondement du vivre-ensemble
Pour Fischer, le soin n'est pas un secteur à part ni un ensemble de services. Le soin est le lien qui unit les personnes.
Chacun reçoit des soins, et presque chacun en prodigue à un moment ou un autre. Souvent, cela se fait de manière invisible : des parents qui s'occupent de leurs enfants, des aidants familiaux qui soutiennent un conjoint, des voisins qui font les courses, ou des collègues qui s'entraident dans les moments difficiles.
Pourtant, ces soins ne reçoivent pas toujours la reconnaissance qu'ils méritent. Selon Fischer, cela s'explique par le fait que notre société valorise avant tout le travail rémunéré, la croissance économique et la réussite individuelle. Tout ce qui est difficile à quantifier, comme l'attention, la proximité et les soins, passe facilement au second plan. « On parle beaucoup de valeur économique, mais beaucoup moins de la valeur des soins. Or, ce sont précisément ces soins qui font tourner notre société. »
Pour Fischer, une société différente commence donc par un regard différent sur les choses. L'accent ne devrait pas être mis sur le coût des soins, mais sur ce qui les rend possibles.
Soins et justice sont indissociables
Selon Fischer, une société bienveillante ne se résume pas à la gentillesse ou à la compassion. Elle exige aussi la justice.
Qui a le temps aujourd'hui de prendre soin des autres ? Qui assume la majeure partie de cette tâche ? Et qui, de ce fait, se retrouve avec moins d'opportunités sur le marché du travail ou dans la vie publique ? Selon elle, ce sont là des questions de société fondamentales.
Une grande partie des soins non rémunérés repose encore sur les femmes. Les personnes à faibles revenus ou issues de l'immigration assument souvent une part disproportionnée des tâches de soins, tandis que leur propre accès au soutien est plus limité. C'est pourquoi Fischer parle de justice sociale en matière de soins.
Une société n'est véritablement solidaire que lorsque non seulement les soins sont répartis équitablement, mais aussi lorsque les possibilités de donner et de recevoir des soins sont partagées. « Les soins ne relèvent pas de la sphère privée. C'est une responsabilité collective.» Selon elle, cela signifie également que les choix politiques ne sont jamais neutres. Les décisions relatives à la mobilité, au logement, à l'éducation, au travail ou à la protection sociale influencent toutes la manière dont les individus peuvent prendre soin les uns des autres.
Forte de cette idée, sa vision rejoint l'ambition de Caruna : ne plus considérer les soins comme un secteur politique distinct, mais comme une valeur fondamentale qui imprègne toute la société.
Des soins de qualité résultent de la synergie entre les personnes et les systèmes.
Carolin Fischer
L'entraide est aussi un choix politique
Selon Carolin Fischer, on considère souvent que l'entraide se limite à la famille ou aux organismes professionnels. De ce fait, l'influence des choix sociétaux sur la capacité des individus à prendre soin les uns des autres reste souvent occultée.
Les horaires de travail, la garde d'enfants, le logement abordable, les transports en commun, la protection sociale et l'aménagement des quartiers influent tous sur l'espace dont disposent les individus pour prodiguer des soins.
« Une société bienveillante ne naît pas spontanément. Elle exige des choix politiques qui rendent l'entraide possible. » C'est pourquoi Fischer plaide pour l'intégration de l'entraide dans tous les domaines politiques. Non pas comme une simple réflexion a posteriori, mais comme un point de départ. Lorsque les politiques publiques reposent uniquement sur l'efficacité économique, l'entraide risque d'être constamment remise en question. À l'inverse, ceux qui partent de la question du bien-être collectif en arrivent naturellement à la question de l'entraide.
L'entraide commence près de chez soi
Bien que les gouvernements aient une responsabilité importante, Fischer reconnaît également un rôle majeur aux citoyens et aux collectivités locales.
Une grande partie de l'entraide naît spontanément entre personnes qui se connaissent. Dans les quartiers, les associations, les écoles ou par le biais du bénévolat, des réseaux se développent où les gens s'entraident sans toujours avoir besoin d'aide professionnelle. Selon elle, l'entraide informelle mérite une bien plus grande reconnaissance. Non pas qu'elle puisse remplacer l'aide professionnelle, mais parce que les deux se renforcent mutuellement. « L'entraide professionnelle et l'entraide informelle ne sont pas concurrentes. Elles sont complémentaires. »
Parallèlement, elle met en garde contre le risque que les pouvoirs publics instrumentalisent l'entraide informelle pour se désengager. Lorsque les aidants informels ou les bénévoles doivent assumer toute la responsabilité, leur capacité à la supporter s'épuise. Une société solidaire soutient donc à la fois l'aide professionnelle et le bénévolat.
Le lien social passe par la rencontre
Selon Fischer, la solidarité ne se développe pas d'elle-même. Elle naît des rencontres et de la découverte mutuelle. C'est pourquoi les lieux de rencontre sont essentiels. Écoles, bibliothèques, centres communautaires, clubs sportifs et associations culturelles rassemblent des personnes qui, autrement, ne se rencontreraient jamais. C'est précisément là que la confiance se construit.
Selon elle, cette confiance constitue le fondement d'une société où les individus sont prêts à assumer la responsabilité les uns des autres.
L'individualisation n'est pas nécessairement contradictoire à cet égard. Chacun est libre de faire des choix différents et de façonner sa vie à sa guise. Mais l'autonomie ne signifie pas que nous n'avons plus besoin les uns des autres. Au contraire. Ceux qui savent pouvoir compter sur autrui sont souvent plus libres de faire leurs propres choix.
« L'indépendance ne naît pas malgré la dépendance, mais grâce aux relations qui soutiennent les individus. »
Rendre le soin visible
Un aspect important du travail de Fischer consiste à rendre le soin visible. Nombre de tâches de soin restent invisibles car elles semblent aller de soi. Elles se déroulent à domicile, en coulisses ou en dehors du système formel. Pourtant, ce sont précisément ces actions quotidiennes qui rendent notre société vivable.
Selon Fischer, nous devrions donc parler beaucoup plus souvent de la valeur sociétale du soin. Non seulement lorsque le système de soins est sous pression, mais chaque jour. Plus les gens prennent conscience de l'ampleur des soins constamment prodigués, plus grand est le respect envers tous ceux qui y contribuent.
Une société où la bienveillance peut s'épanouir
Carolin Fischer croit qu'une société plus bienveillante est possible. Non pas parce que tous les problèmes disparaîtront, mais parce que de plus en plus de personnes prennent conscience du rôle fondamental de la bienveillance dans une vie digne.
Elle voit de l'espoir dans les initiatives locales, les mouvements citoyens et les organisations qui développent de nouvelles formes de collaboration. Sur le plan scientifique également, l'attention portée à la bienveillance en tant que valeur sociétale se développe. Selon elle, il ne s'agit pas d'une évolution accidentelle.
La crise climatique, le vieillissement de la population et la montée des problèmes de santé mentale nous obligent à repenser ce qui fait la force d'une société.
« Là où la bienveillance et la justice se rencontrent, une société chaleureuse se construit. » Pour Fischer, une société chaleureuse ne signifie pas que tout le monde pense ou vit de la même manière. Cela signifie, en revanche, que les individus se reconnaissent comme des citoyens à part entière, ayant tous besoin de bienveillance *et* capables d'en apporter. Cela exige de la place pour les différences, mais aussi un engagement commun à n'exclure personne.
Le soin comme boussole pour l'avenir
Selon Carolin Fischer, le soin n'est pas incompatible avec la liberté ou l'autonomie. Bien au contraire. Les individus ne peuvent pleinement participer à la société que lorsqu'ils reçoivent le soutien nécessaire et savent qu'ils ne sont pas seuls. C'est pourquoi elle plaide pour une société qui considère le soin non comme une dépense, mais comme un investissement dans le lien social, la santé et la démocratie.
Cette responsabilité n'incombe pas uniquement au secteur de la santé. L'éducation, le logement, la mobilité, l'emploi et la protection sociale contribuent également à déterminer la marge de manœuvre dont disposent les individus pour prendre soin d'eux-mêmes et des autres.
Pour Fischer, c'est aussi le cœur du débat de société que Caruna souhaite mener. Il ne s'agit pas de savoir combien de soins nous pouvons nous permettre, mais quel type de société nous voulons construire.
Selon elle, ceux qui osent placer le soin au centre investissent non seulement dans le bien-être, mais aussi dans une plus grande égalité, une confiance accrue et des communautés plus fortes. Car, en définitive, une société bienveillante est une société où chacun a la possibilité de recevoir des soins, d'en prodiguer et de participer pleinement à la vie communautaire.
L'attention portée aux autres n'est pas une option. Elle est la condition sine qua non du bien-être collectif.
Carolin Fischer