Interview

Joan Tronto

Selon la politologue Joan Tronto, la prise en charge des personnes n'est pas la seule responsabilité du système de santé. Elle constitue le fondement de notre vie en société. Par conséquent, toute décision politique devrait également avoir un impact sur la prise en charge des personnes.

Lorsque nous réfléchissons à la mobilité, au logement ou à l'économie, nous nous posons rarement la même question : quel impact cette décision a-t-elle sur la prise en charge des autres ? Pourtant, selon la politologue américaine Joan Tronto, c'est précisément la question que nous devrions nous poser plus souvent.

Depuis plus de trente ans, Joan Tronto étudie comment la prise en charge façonne notre société. Sa conclusion est sans équivoque : la prise en charge n'est pas un secteur à part ni une tâche réservée aux seuls professionnels. Elle constitue le fondement d'une société juste.

C'est pourquoi elle plaide pour une intégration généralisée de la prise en charge : cette dimension doit être présente dans tous les domaines politiques, au même titre que l'impact environnemental ou l'égalité des sexes.

La prise en charge, c'est bien plus que les soins

Selon Joan Tronto, nous avons encore trop souvent tendance à confondre prise en charge et soins médicaux. De ce fait, nous oublions l'immense quantité de soins prodigués au quotidien en dehors des hôpitaux et des établissements d'hébergement pour personnes âgées. « Nous prenons constamment soin les uns des autres. Nous élevons nos enfants, aidons nos voisins, soutenons nos collègues et entretenons nos foyers et notre environnement. Même lorsque nous prenons soin de nous-mêmes, nous dépendons du travail d'autrui.» Cette conscience de l'interdépendance est au cœur de sa pensée. Selon elle, l'indépendance n'est pas un idéal réaliste. Personne ne vit entièrement seul. « Être humain, c'est avoir besoin les uns des autres. Ce n'est pas une faiblesse, mais une caractéristique fondamentale de notre société. »

Pour Caruna, c'est un principe directeur essentiel. La bienveillance ne se limite pas à un seul secteur, mais constitue un fil conducteur qui traverse tous les aspects de la vie en société.

Les bons soins prennent du temps

Un deuxième message de Tronto est aussi simple que direct : les bons soins prennent du temps. Écouter, être présent, accompagner une personne ou instaurer un climat de confiance ne se résume pas à quelques minutes ou à des chiffres de production. Pourtant, les établissements de santé sont de plus en plus axés sur l’efficacité.

Selon Tronto, cela risque de faire disparaître ce qui donne toute sa valeur aux soins. Elle cite des recherches montrant que de nombreux étudiants en soins infirmiers abandonnent dès leur premier stage. Non pas parce que le travail est trop exigeant, mais parce qu’ils ne reçoivent pratiquement aucun encadrement. « Les étudiants sont souvent perçus comme de la main-d’œuvre supplémentaire. Or, ce dont ils ont avant tout besoin, c’est de temps, d’attention et d’un mentor.»

Investir dans l’accompagnement semble prendre du temps à court terme, mais selon elle, cela renforce à terme la qualité et la pérennité des soins.

Les institutions ont aussi besoin d’attention

Les soins ne se limitent pas aux relations interpersonnelles. Selon Tronto, les organisations et les institutions doivent également apprendre à prendre soin d’elles-mêmes. Lorsque les écoles, les hôpitaux ou les universités sont uniquement guidés par l’efficacité, ils perdent progressivement de vue leur mission. « Si chacun se concentre uniquement sur l'exécution des tâches, il reste peu de place pour accompagner les nouveaux arrivants, transmettre les connaissances ou réfléchir ensemble à ce qui compte vraiment. »

Pour Tronto, la bienveillance est donc aussi un principe démocratique. Les bonnes institutions n'écoutent pas seulement les dirigeants, mais donnent également la parole aux employés, bénévoles, étudiants et usagers. « La bienveillance est un échange. Chacun donne et reçoit de la bienveillance. C'est précisément ce qui la rend démocratique. »

La confiance est plus efficace que le contrôle

Selon Tronto, notre société est de plus en plus organisée sur la base du contrôle. Protocoles, indicateurs et rapports sont censés garantir la qualité, mais ils menacent aussi de supplanter le jugement professionnel des soignants.

Elle évoque une expérience où les infirmières à domicile n'avaient plus une liste de tâches clairement définies, mais une simple consigne : prendre soin de ces personnes. Le résultat fut frappant. Les soignants ont fait des choix différents, ont été plus attentifs aux besoins réels du moment et ont tiré davantage de satisfaction de leur travail. La qualité des soins s'est également améliorée.

« Quand on part de la confiance, la responsabilité se développe souvent.» Cela ne signifie pas que les abus sont impossibles. Mais selon Tronto, la question est de savoir quelle société nous préférons : une société fondée sur la confiance ou une société qui surveille constamment chacun.

La solidarité se construit par la rencontre

Selon Tronto, la solidarité ne naît pas non plus spontanément. Elle se développe lorsque les gens se rencontrent et se sentent liés les uns aux autres. Elle cite des initiatives locales où les voisins organisent des activités ensemble, partagent des repas ou réaménagent des espaces publics en lieux de rencontre. La solidarité naît souvent de choses très simples : une conversation, une activité partagée, un lieu de rencontre.

Ce sont précisément ces petites initiatives qui renforcent la confiance entre les personnes et qui, petit à petit, bâtissent des quartiers et des communautés plus solidaires. Pour Caruna, cela rejoint la conviction qu’une société bienveillante se construit non seulement par les politiques publiques, mais aussi par la manière dont les gens interagissent au quotidien.

Pourquoi chaque politique doit intégrer la dimension sociale des soins

L’idée la plus novatrice de Joan Tronto concerne l’intégration des soins (ou la prise en compte systématique des soins).

Aujourd’hui, les gouvernements étudient souvent l’impact des nouvelles politiques sur l’environnement ou l’égalité des genres. Selon Tronto, ils devraient aussi examiner systématiquement leurs conséquences sur les soins. Prenons l’exemple d’un nouveau quartier résidentiel : est-il suffisamment proche des écoles, des commerces, des transports en commun et des services de santé ? Les habitants peuvent-ils se rencontrer facilement ? Y a-t-il suffisamment d’espaces verts ? L’environnement favorise-t-il le bien-être des personnes et leur entraide ?

Ces mêmes questions s’appliquent à la mobilité, à l’éducation, au travail, à la fiscalité et à l’aménagement du territoire. Chaque domaine politique influence la manière dont les gens prodiguent et reçoivent des soins. C'est pourquoi la question des soins doit être au cœur de toutes les discussions.

Cela exige un changement de perspective. Les soins cessent alors d'être un secteur politique distinct et deviennent un prisme à travers lequel nous évaluons tous les choix de société.

Les soins comme boussole pour la société

Selon Joan Tronto, le soin est aujourd'hui mis à rude épreuve car notre société privilégie l'efficacité, la performance et la croissance économique. De ce fait, nous oublions parfois ce dont les gens ont réellement besoin pour bien vivre.

Le soin requiert de l'attention, du temps, de la confiance et du lien social. Il ne s'agit pas d'éléments accessoires, mais de conditions essentielles à une société où chacun peut participer, assumer ses responsabilités et s'entraider.

Pour Caruna, sa vision offre un point de départ important. Ce n'est pas seulement le système de santé qui doit évoluer. Le véritable défi est de remettre le soin au cœur de notre façon de vivre, de travailler, d'apprendre et de coexister.

Une société bienveillante commence peut-être par une question simple que nous nous posons à chaque décision : comment ce choix contribue-t-il à ce que les gens prennent soin d'eux-mêmes et des autres ?